J226 : Clandestins en Argentine

Ou la pire journée de notre vie …

Elle démarrait pourtant bien : un bon petit-déjeuner où nous avons eu droit à des spécialités boliviennes, un petit coucou à petit Paul sur Skype avant de partir !

Les tamales

En arrivant à la gare routière, petit problème car aucun bus ne part pour Villazon, ville frontière avec l’Argentine … On ne nous explique bien sur pas pourquoi et on nous dit juste qu’il faut patienter …Ce qu’on fait un petit moment avant de comprendre enfin que la route est bloquée par des manifestations. Nous en avions entendu parler à Sucre et apparemment, elles sont monnaie courante à Villazon et durent de quelques heures à plusieurs semaines … Gloups, ca risque de compromettre un peu nos plans … On attend encore un peu et tentons de monter dans un bus qui y va quand même mais le chauffeur ne nous ouvre pas ses portes sous prétexte qu’il est plein alors qu’on voit très bien des sièges vides … Quelle sympathie ! En résumé, aucun bus n’y va, tout est paralysé mais pourtant, certains y vont quand même … L’organisation bolivienne … Un peu dépités, on se remet en route pour l’hôtel en espérant que la situation se débloque rapidement. Sinon, il nous faudra refaire tout le trajet à l’envers, repasser par San Pedro d’Atacama et passer la frontière par le Chili … Une sacré perte de temps et d’argent …

A quelques pas de l’hôtel, la circulation est momentanément coupée à cause d’une course de vélos et miracle, un bus en direction de Villazon est stoppé devant nous. Nous demandons au chauffeur s’il reste de la place et deux minutes plus tard, nous voilà confortablement installés en direction de la ville-frontière ! On ne comprend décidément rien du tout au pourquoi du comment, peut être que les manifestations ont cessé entre temps, le plus important c’est que nous ayons trouvé un moyen d’y aller !

Deux heures plus tard, Villazon est en vue sauf qu’effectivement, impossible de rentrer dans la ville et il va falloir marcher quelques kilomètres pour rejoindre la douane côté Argentin (on a fait le calcul après coup, 10 km avec environ 40 kg de bagages … le tout à 3 400m d’altitude) … De toute façon, maintenant qu’on est là, on n’a plus le choix ! On s’équipe de notre barda (en regrettant silencieusement de s’être lâché sur les achats ces derniers jours …) mais on reste motivé car on se dit que ca ne doit quand même pas être bien loin !

Ca va être long ...

Erreur !!! On marche un sacré bout de temps avant d’arriver dans la ville, complètement paralysée : toutes les rues sont bloquées par des voitures et camions et des manifestants passent de boutiques en boutiques pour obliger leurs propriétaires à fermer le rideau … Et nous naifs, qui pensions qu’un taxi pourrait nous emmener jusqu’à la douane … On commence un peu à se demander ce qu’on fait là mais n’imaginons pas ce que nous réserve la suite …

Second barrage ... Encore des barrages

Quelques kilomètres plus loin, les épaules et les hanches en feu à cause de nos sacs vraiment lourds, la douane est en vue ! Victoire ! Sauf qu’une centaine de manifestants sont là et bloquent le passage ! On se dit que quand même, nous sommes touristes, ils ne sont pas bêtes et vont gentiment nous laisser passer de l’autre côté pour que comme prévu, nous puissions enchaîner avec notre bus … Pas du tout, ils sont complètement bornés ; on essaye de forcer le passage mais le ton monte, les gens crient que nous n’avons pas le droit et nous rient au nez quand nous leur disons que nous sommes français, que nous ne connaissons même pas leurs revendications et que nous ne pourrons rien changer à leur condition … C’en est trop, je craque, ça énerve Pascal, et je voudrais là, maintenant, tout de suite qu’un avion débarque et me ramène illico en France …

Une Bolivienne qui souhaite elle aussi passer la frontière nous prend sous son aile et nous la suivons … Elle est bien décidée à rejoindre l’Argentine aujourd’hui et nous lui faisons confiance. On marche des kilomètres, on ne compte même plus, pour tenter de trouver un endroit où l’on pourrait traverser sans passer par la douane. Sauf qu’ « ils » sont partout et nous observent de loin avant de se lever en masse en nous voyant arriver et de nous interdire le passage … Je commence à être morte de trouille, ces gens me font vraiment peur car il est impossible de discuter avec eux, ils sont bornés et je me dis que cela peut vite déraper.

Nous arrivons enfin à un endroit qui semble dégagé et seule une rivière nous sépare de l’Argentine qui résonne en moi comme la « Terre Promise », je ne pense plus qu’à une chose, partir de cet « endroit de fou » et rejoindre la « civilisation » … Les mots sont forts mais c’est vraiment comme ça que j’ai ressenti la situation sur le moment …

Cette fois-ci, c’est notre chance, nous descendons à toute vitesse un chemin et courons vers la rivière, des femmes nous voient arriver et courent vers nous, d’autres nous tirent dessus à coup de lance-pierre … L’une d’elle s’accroche à mon sac, Pascal lui hurle de me lâcher, je tremble comme une feuille. Nous traversons la rivière, marchons dans la m**** de cochons mais nous y sommes ! Nous sommes clandestins en Argentine ! Je m’effondre dans les bras de la Bolivienne qui elle aussi est à bout mais me rassure et nous dit que c’est grâce à Dieu si nous y sommes arrivés ! J’aurais plutôt dit grâce à nos gambettes bien musclées qui nous ont permis de courir plus vite qu’eux mais ses paroles sont réconfortantes et cette petite dame nous a touchés …

Un Argentin nous fait ensuite monter dans sa voiture et nous emmène à quelques pas de la douane où il va maintenant falloir expliquer pourquoi nous sommes arrivés là sans tampon de sortie de Bolivie … Les douaniers semblent compréhensifs et ne nous posent aucune question sauf qu’évidemment, ils ne peuvent pas tamponner nos passeports tant que nous n’avons pas obtenu le fameux sésame de sortie de territoire de Bolivie. Juste devant nous, nous voyons la foule où nous étions retenus prisonniers tout à l’heure, qui continue de s’amasser et de ne laisser passer personne. Les douaniers boliviens sont aussi en grève et si ça continue, on ne sait pas trop où l’on va dormir ce soir … Il est plus de 19h lorsqu’enfin, un douanier se décide à passer devant nous, un tampon à la main … J’étais frigorifiée et mangeais des kellogg’s emmitouflée dans le sac de couchage, peut être a-t-il eu pitié …

En deux minutes, l’affaire est réglée et nous avons nos tampons de sortie et d’entrée, nous ne sommes plus clandestins, c’est véritablement une délivrance … Nous croisons des Français qui veulent quant à eux entrer en Bolivie et nous leur déconseillons, la ville est une ville fantôme, il n’y a aucun hôtel, ni restaurant d’ouverts. Ils écoutent nos conseils et regagnent leur hôtel en espérant que la situation se débloque le lendemain. Pendant ce temps, notre Bolivienne nous a attendu et nous comprenons seulement maintenant qu’elle l’a fait uniquement pour nous car elle n’avait aucune formalité à régler à la douane puisqu’elle possède la double-nationalité … Elle tenait à nous accompagner jusqu’à la gare et à s’assurer que nous montions bien dans notre bus … Un ange …

A 20h, nous voilà bien installés en direction de Salta … Cette journée a été horrible et il me faudra quelques jours avant de complètement « la digérer » …

Pour la petite histoire, aucune personne n’a pu passer la frontière ce jour … La veille, deux touristes coréens et une maman et son bébé y avaient été autorisées … Villazon est bloquée chaque mois, pendant quelques jours par la ville entière qui souhaite une ouverture des frontières et une liberté d’aller et venir sans aucun contrôle entre la Bolivie et l’Argentine … Histoire de pouvoir faire passer drogues et compagnie en toute impunité … Ce qui est triste, c’est le manque d’éducation de la population, voir des femmes rigoler en regardant leurs petits garçons de dix ans nous tirer dessus avec des cailloux alors qu’ils auraient certainement mieux à faire à l’école … Tenter de parler avec des gens qui ne veulent rien savoir, complètement fermés et sans aucune empathie …

La Bolivie est un magnifique pays, plein de richesses et de splendeurs de la nature … mais elle nous laissera un goût un peu amer …

6 Commentaires

  1. J’imagine que c’est le truc le +effrayant qu’il puisse arriver. …. perdus au milieu de la »haine » whahou je pense que là vous n’y reviendrez pas. ..

  2. Brrr mère courage!!

  3. Heureux qui,comme Ulysse,a fait un beau voyage, Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,et puis est retournè ,plein d’usage et raison ,vivre ENTRE SES PARENTS le reste de son àge .Bisous

  4. Moi je crois vraiment que c’est grâce à vos gambettes, à cette dame, votre ange gardien, les forces que l’on trouve dans la plus grande faiblesse que vous avez fait « l’impossible ». C’est une belle expérience, qu’on ne recherche pas, mais qui ouvre des ressources insoupçonnées!
    Bravo pour ce récit sincère et cette épopée!
    Peu de photos, mais tellement de sensations, on le vit avec vous.
    Un « ange » vaut mieux que tous les pistolets….

  5. Vous auriez du garder le pistolet de la veille!

  6. Effrayant et surréaliste. Heureusement que la gentillesse de cette petite dame éclaircit un peu le tableau accablant que vous dépeignez.. J’imagine qu’en ayant vécu une pareille situation, vous aurez un regard bien différent sur notre actualité européenne en rentrant. On sent que ça vous a vraiment secoués. Courage!

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